transitioncitoyennesemnoz.org

Objets connectés : Promesses et paradoxes à l’ère de la sobriété énergétique

29 novembre 2025

Une révolution silencieuse : l’explosion des objets connectés dans nos vies

Les ordinateurs portables sur nos tables, les montres intelligentes à nos poignets, les assistants vocaux qui répondent à nos questions, les ampoules pilotées à distance… Ces objets connectés, souvent désignés par l’acronyme IoT (Internet of Things), ont envahi le quotidien, du salon jusqu’au fond du jardin. Selon Statista, on dénombrait en 2023 plus de 16 milliards de terminaux IoT actifs dans le monde, et ce chiffre pourrait dépasser les 29 milliards d’ici 2030. En France, chaque foyer abrite en moyenne entre 8 et 12 objets connectés (source : Arcep). Si pratiques, parfois ludiques, ces technologies dessinent un univers dans lequel tout semble à portée de clic ou de commande vocale.

Mais cette présence discrète cache une consommation énergétique non négligeable, particulièrement préoccupante dans un contexte d’urgence climatique et de tension sur les ressources. La transition énergétique, tant sur le plan national que local, interroge donc : pouvons-nous poursuivre cette course à l’hyper-connexion sans remettre en cause notre exigence de sobriété ? Comment conjuguer innovation numérique et modération énergétique ?

Objets connectés : décryptage d’une empreinte énergétique souvent sous-estimée

Consommation cachée : bien plus qu’un simple branchement

Les objets connectés affichent, bien souvent, une consommation directe modérée. Une ampoule « intelligente » peut réclamer moins de 10 watts en usage, une prise connectée moins d’1 watt. Individuellement, rien d’alarmant, mais le problème naît de la multiplication de ces appareils et de leur fonctionnement permanent (stand-by, échanges continus de données, mises à jour nocturnes…). Selon l’Ademe, un foyer équipé d’objets connectés peut voir sa facture grimper de 10 à 20 €/an rien qu’à cause des veilles prolongées.

  • Les box internet, pièces centrales de l’écosystème connecté, représentent à elles seules jusqu’à 10 % de la consommation électrique résidentielle hors chauffage (source : Ademe, 2022).
  • La veille silencieuse: un téléviseur ou une enceinte connectée consomme souvent plusieurs watts, même éteinte. À l’échelle d’un million d’appareils, cela équivaut à la production annuelle d’une petite centrale solaire !
  • Effet rebond : à force de multiplier gadgets et « solutions connectées », on crée de nouveaux besoins énergétiques, parfois pour répondre à des fonctions secondaires ou dispensables (ex : réfrigérateur envoyant un SMS lorsque la porte est ouverte…)

Sans compter l’énergie requise pour produire ces objets : la fabrication d’un smartphone émet, en moyenne, 70kg de CO₂ et requiert l’extraction de métaux rares (source : The Shift Project). L’analyse du cycle de vie, rarement transparente pour le consommateur, révèle un impact environnemental significatif bien avant même la première utilisation.

La face cachée du “cloud” et des réseaux : quand la donnée alourdit l’addition

Télémaintenance, mises à jour à distance, streaming d’images ou de musique piloté par une enceinte connectée : nos objets sont les ambassadeurs du tout-numérique, générant une multitude de données échangées chaque seconde. Ces flux transitent par des infrastructures gourmandes :

  • Les data centers, véritables « cathédrales numériques », consomment près de 2 % de l’électricité mondiale (source : International Energy Agency, 2023), dont une part croissante est liée à l’essor des objets connectés.
  • Le réseau de distribution (fibre, 4G/5G, Wi-Fi) nécessite également une alimentation continue : en France, le numérique représente aujourd’hui près de 3 % de l’empreinte carbone nationale (source : Sénat, 2022), avec une croissance annuelle de 8 à 9 %.
  • Un simple assistant vocal peut réaliser plusieurs allers-retours avec le cloud pour une requête banale ("Quel temps fait-il ?"), générant une dépense énergétique répartie sur tout le réseau.

L’illusion d’une innovation “dématérialisée” cède devant la réalité matérielle d’une architecture technique lourde, alimentée par des ressources énergétiques souvent lointaines, parfois pas toujours renouvelables.

Vers une sobriété numérique : quels leviers à l’échelle individuelle et collective ?

Des gestes simples mais peu évidents

  • Limiter le nombre d’appareils : se demander la réelle utilité de chaque objet connecté avant l’achat et préférer des équipements multi-usages.
  • Désactiver les veilles prolongées, débrancher les appareils inutilisés ou recourir à des multiprises avec interrupteur.
  • Privilégier la réparation et la durabilité, fuir l’obsolescence programmée. À Annecy, des Repair Cafés s’organisent régulièrement pour apprendre à prolonger la vie des équipements électroniques.
  • Choisir avec soin : privilégier les appareils portant des labels environnementaux (Energy Star, ECARF, etc.), vérifier les informations sur la consommation en veille et l’engagement du fabricant en matière de sobriété logicielle.

Des solutions structurelles : vers de nouveaux modèles ?

  • L’edge computing : certaines entreprises (notamment dans la domotique professionnelle) développent des solutions où la donnée est traitée localement, limitant le recours systématique aux data centers lointains.
  • Approches Low-Tech : plutôt que multiplier les objets, repenser les usages : la sobriété pourrait passer par la mutualisation (partage d’un objet connecté pour un immeuble…) ou le retour vers des usages désintermédiés, là où c’est pertinent.
  • Législation : l’Assemblée nationale française a adopté en 2021 la Loi “Réduction de l’empreinte environnementale du numérique” avec notamment la création d’un indice de réparabilité et l’incitation à réduire les modes de veille inutiles.

Sobriété énergétique et objets connectés : une réconciliation (im)possible ?

L’innovation n’est pas incompatible avec la sobriété, à condition d’interroger la finalité des objets et de repenser leur place dans nos quotidiens. Là où le progrès accélère la surconsommation, il peut aussi faciliter les économies : thermostats connectés permettant de piloter le chauffage intelligemment, capteurs de présence qui éteignent la lumière, arrosage automatique n’activant l’eau que si la météo l’exige… Ces usages “au service” d’une régulation plus fine peuvent, à l’échelle d’un bâtiment ou d’un quartier, générer de véritables économies (jusqu’à 20 % sur une facture de chauffage selon l’ADEME).

Mais la tentation de la solution miracle guette : multiplier les équipements “verts” sans revoir nos habitudes, c’est déplacer le problème. La technologie ne remplace ni l’analyse des besoins réels, ni le discernement.

Territoire, communauté : des exemples inspirants autour du Semnoz

Ici, au pied du Semnoz, des initiatives voient le jour qui incarnent une sobriété créative. Ainsi, un groupe d’habitants de Quintal réfléchit à la mutualisation de capteurs connectés pour optimiser l’arrosage communautaire des jardins partagés, plutôt que d’équiper chaque parcelle individuellement. Sur Annecy, des associations interrogent le choix des équipements domotiques dans le futur écoquartier Vallin-Fier, optant pour des solutions sobres, évolutives et durables, en concertation avec les habitants.

Ces démarches associent vigilance et mutualisation :

  • Transparence sur l’impact et la durée de vie des appareils sélectionnés.
  • Choix d’un usage commun, plutôt que la multiplication des équipements individuels.
  • Refus d’ajouter « du connecté » là où le besoin n’est pas avéré.

Loin de l’effet vitrine, ces pratiques montrent que la technologie n’efface pas la nécessité d’un dialogue citoyen sur la sobriété et l’utilité réelle. C’est ce débat collectif, ancré localement, qui nourrit une transition résolument humaine, solidaire, respectueuse du vivant.

Éclaircies pour demain : vers un numérique choisi, non subi

Au fil de cette exploration, une évidence affleure : la compatibilité entre objets connectés et sobriété énergétique n’a rien d’automatique. Elle dépend de nos usages, des choix faits en amont (conception, matériaux, sobriété logicielle), mais aussi de nos façons de questionner le progrès.

À l’ombre du Semnoz comme ailleurs, la transition écologique ne se joue ni dans le refus systématique du numérique, ni dans un enthousiasme aveugle pour chaque nouveauté. Elle s’invente dans l’examen lucide de ce dont nous avons vraiment besoin, dans le partage d’astuces concrètes, dans la capacité à privilégier l’essentiel pour libérer de l’énergie – au sens propre comme au figuré – pour d’autres formes de lien et de créativité.

Nous sommes ici, habitants, associations, collectivités, inventifs dans nos réponses et attentifs à ce qui fait sens. Ainsi, la question ne cesse de revenir comme un souffle : cet objet connecté, ajouté à nos vies, nous rend-il vraiment service ? Nous permet-il d’économiser de l’énergie, ou bien nous conduit-il à en gaspiller autrement ? Le plus puissant des réseaux, c’est peut-être celui que nous tissons, chaque jour, en prenant le temps de penser ensemble un usage numérique à visage humain.

Sources : Statista, Arcep, Ademe, The Shift Project, International Energy Agency, Sénat, Rapport ADEME 2022, Repair Café France.

Pour aller plus loin

En savoir plus à ce sujet :