transitioncitoyennesemnoz.org

L’air d’Annecy, entre lac et montagnes : quelles menaces invisibles ?

13 décembre 2025

Une atmosphère si pure ? Un mythe à déconstruire

Au premier regard, Annecy semble bénie des dieux de l’air pur. Les reflets du lac sur la vieille ville, le Semnoz qui veille, les Alpes en toile de fond… L’ensemble compose un tableau où tout respire la nature. Pourtant, cette image bucolique masque une réalité : l’air du bassin annécien révèle depuis plusieurs années des niveaux de pollution préoccupants, spécialement aux abords de la ville et lors des pics hivernaux.

Depuis 2019, Annecy fait partie des agglomérations françaises fréquemment épinglées pour ses concentrations en particules fines (PM10, PM2.5), dioxyde d’azote (NO2) ou ozone troposphérique (O3). Les données d’Atmo Auvergne-Rhône-Alpes, la référence régionale pour la surveillance de la qualité de l’air, font état de dépassements réguliers des recommandations de l’OMS [Source].

Comment expliquer cette pollution, alors que l’on vit au pied des montagnes ? Quelles en sont les principales causes, et que pouvons-nous faire, collectivement, pour changer la donne ?

Le transport routier : principal moteur des émissions

Le trafic routier figure en tête des sources de pollution à Annecy. Avec plus de 250 000 habitants dans le Grand Annecy et des millions de visiteurs chaque année, la circulation est dense, notamment sur les axes périphériques (rocade, autoroute A41, avenue du Rhône, boulevard du Fier).

  • Dioxyde d’azote (NO2) : Principal responsable de la pollution liée au trafic, le NO2 émane surtout des véhicules diesel, encore majoritaires (près de 60 % du parc en Haute-Savoie à l’échelle 2021, chiffres Préfecture de Haute-Savoie).
  • Particules fines : Les PM10 et PM2.5 proviennent partiellement de l’usure des pneus, des freins et de la remise en suspension des poussières de voirie. Un point souvent oublié : lors de pics de pollution, jusque 50 % des particules proviennent de ces sources non liées à la combustion.
  • Effet canyon urbain : Sur certains axes encaissés (ex. rue des Marquisats, avenue Gambetta…), la pollution stagne et s’accumule, aggravant les concentrations mesurées aux bornes de surveillance.

La voiture individuelle, qui reste le mode de transport quotidien principal (60% des déplacements domicile-travail en 2020 selon INSEE), amplifie la congestion et l’émission de polluants primaires, malgré la multiplication des parkings relais et le déploiement progressif du réseau cyclable.

Le chauffage résidentiel : l’ombre méconnue du poêle

En hiver, le second “couple pollueur” s’invite dans nos foyers : le chauffage au bois individuel traditionnel. La Haute-Savoie, terre de forêts et d’authenticité, compte encore près de 17 000 appareils de chauffage au bois rien que sur l’agglomération d’Annecy [Source : Grand Annecy].

  1. Particules fines : Selon Atmo AuRA, le chauffage résidentiel au bois non performant – foyers ouverts, anciens poêles ou chaudières peu entretenus – génère jusqu’à 75 % des émissions de PM10 en période hivernale sur le bassin annécien.
  2. Composés organiques volatils : La combustion incomplète engendre des COV, dont certains sont cancérogènes (benzène, formaldéhyde…).
  3. Suies et HAP : Les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), liés à la fumée du bois, sont pointés comme particulièrement préoccupants pour la santé respiratoire et cardiovasculaire dès l’enfance.

Ce paradoxe – la chaleur du foyer nuit à l’air commun – explique que l’agglomération d’Annecy soit territoire pilote du Fonds Air Bois, une aide au renouvellement des équipements les plus anciens (Grand Annecy).

Le secteur industriel : une réalité à surveiller

Contrairement à la vallée de l’Arve voisine, Annecy n’est pas marquée par une forte présence de grosses industries chimiques ou métallurgiques. Mais elle n’est pas exempte de ce poids dans le bilan local :

  • Les zones d’activité du bassin annécien abritent encore des entreprises du plastique, du traitement de surface, de l’agroalimentaire ou de la métallurgie, avec émissions régulières de solvants, poussières, oxydes d’azote et composés organiques volatils.
  • La station d’épuration des eaux (STEP) de Cran-Gevrier, comme certaines installations classées, peuvent lors de dysfonctionnements occasionner des pics d’émissions temporaires.
  • L’usine Altead/Aristeo à Argonay avait défrayé la chronique en 2022, suite à des plaintes d’odeurs et une enquête conjointe de la DREAL et d’Atmo AuRA (Dauphiné Libéré).

Notons que ces émissions tendent à baisser grâce à la réglementation. Mais elles contribuent tout de même à la pollution de fond, fragilisant la qualité de l’air surtout en cas de conditions météorologiques défavorables.

Tourisme, sports nature et pollution saisonnière

Le dynamisme touristique annécien, force économique locale, pèse aussi sur la qualité de l’air, parfois à contre-courant de l’imaginaire montagne-lac. Des études récentes mettent l’accent sur ces phénomènes :

  • Affluence automobile : En été, le trafic s’intensifie sur les voies bordant le lac, sur la montée de Semnoz ou du col de la Forclaz (plus de 15 000 véhicules/jour sur certains ponts en période estivale, chiffres DREAL-AURA 2021).
  • Évènements sportifs et loisirs motorisés : Rallyes, jet-skis, et même certains déplacements motorisés de randonneurs et parapentistes contribuent ponctuellement à la hausse de l’ozone et des particules, notamment les week-ends d’août.
  • Urbanisation diffuse : La dispersion résidentielle et la consommation d’espaces naturels accentuent parfois la nécessité de déplacements motorisés et de nouvelles voiries.

Enfin, l’exposition aux polluants s’avère paradoxalement plus forte dans certains lieux prisés pour leur caractère naturel, où la stagnation de l’air piège les émanations venues d’ailleurs.

Des conditions météo qui n’arrangent rien

Annecy, tout comme d’autres vallées alpines, subit des inversions thermiques majeures. En hiver, la masse d’air froide au sol, coincée sous une couche plus chaude, empêche les polluants de se dissiper. De tels épisodes font parfois grimper les niveaux de particules de façon spectaculaire, et plusieurs alertes préfectorales sont émises chaque hiver [Préfecture 2023].

La géographie du “bassin d’Annecy” n’est donc par chance, mais par défi : entourée de montagnes, la ville respire parfois trop mal et trop longtemps certains hivers.

Pollution “de fond”, pollution “de pics” : deux visages, un même enjeu de santé

Pourquoi s’inquiéter de quelques pics de pollution si l’air semble revenir “à la normale” rapidement ? La question revient souvent. Pourtant, l’essentiel n’est pas seulement dans l’imagerie des smogs ou des journées d’alerte :

  • La pollution de “fond” (toxiques chroniques présents toute l’année à bas bruit) fait aujourd’hui bien plus de dégâts sanitaires que les pics. On parle de maladies respiratoires, de troubles cardiovasculaires, de problèmes de développement chez les enfants (Santé Publique France).
  • À Annecy, les seuils annuels recommandés par l’OMS pour les PM2,5 (5 μg/m³) ou le NO2 (10 μg/m³) sont dépassés certains mois, même en l’absence de “crise” visible. Au cumul, ce sont des centaines de journées d’exposition excessive.
  • D'après l’étude Aphekom, ce sont plus de 40 à 50 décès prématurés chaque année qui seraient évitables dans le Grand Annecy si la norme OMS sur les PM2.5 était respectée [Aphekom/ATMO AuRA].

Ainsi, l’enjeu ne relève pas de la dramatisation saisonnière, mais d’un choix de société : comment rendre l’air respirable durablement, pour le bien-être de toutes et tous ?

Pistes d’action et initiatives locales

Si la pollution de l’air semble parfois issue de grandes forces “hors de portée”, il faut rappeler que l’engagement collectif, et parfois individuel, porte déjà ses fruits autour d’Annecy :

  • Réseau de transport public Sibra renforcé, développement du covoiturage (Covoit.net) et du vélo (plan cyclable urbain et location Vélonecy) ;
  • Campagnes d’aide au renouvellement des chauffages au bois anciens, diagnostic et subventions rénovation énergétique ;
  • Actions associatives pour la sensibilisation (Respire Grand Annecy, Reprendre Racine, Zéro Déchets Annecy) ;
  • Mobilisation citoyenne pour défendre une urbanisation sobre, soutien aux alternatives à la voiture et à la densification urbaine près des gares.

Face à la complexité du problème, la solution ne peut être unique. De la mise à disposition de microcapteurs citoyens à la végétalisation des rues, de la créativité collective à l’impact du moindre changement d’habitude, tout contribue à façonner un air plus respirable.

Quelles respirations partager demain ?

Dire que la qualité de l’air à Annecy ne doit rien au hasard, c’est rappeler que chaque geste local compte, du choix de déplacement quotidien à la façon dont nous nous chauffons ou imaginons la ville de demain.

La ville entre lac et montagnes ne se résume pas à des images de carte postale. Elle doit être, chaque jour un peu plus, le théâtre des respirations partagées : celles que l’on préserve ensemble, pour soi, pour les autres, pour le vivant.

À nous d’amplifier cette sensibilisation, de soutenir les transitions locales et de questionner nos modes de vie, pour que la pureté annoncée de l’air d’Annecy soit, enfin, une promesse tenue.

Pour aller plus loin

En savoir plus à ce sujet :