transitioncitoyennesemnoz.org

Sous nos pieds, dans nos assiettes : vers une alimentation locale et résiliente autour du Semnoz

1 mars 2026

Pourquoi se poser la question de l’autonomie alimentaire locale ?

Face aux crises sanitaires, écologiques et géopolitiques, la question de l’autonomie alimentaire remonte à la surface de nos préoccupations. Peut-on, ici, dans la grande région d’Annecy et du Semnoz, subvenir directement à une part significative de nos besoins alimentaires ? Le sujet n’est pas que technique : il dessine des perspectives sociales, environnementales, et même poétiques d’un lien retrouvé à la terre nourricière.

En 2020, avec la pandémie puis la guerre en Ukraine, la fragilité de nos chaînes logistiques a sauté aux yeux. Selon l’INSEE, près de 80 % des denrées alimentaires consommées en France franchissent au moins une frontière avant d’atterrir dans nos cuisines (INSEE). Dans ce contexte, s’interroger sur la quantité et la qualité de ce qui peut être produit localement devient un enjeu de résilience collective.

Un territoire agricole sous pression : état des lieux du bassin annécien

Le bassin annécien, dont le Semnoz est l’épine dorsale, bénéficie d’une mosaïque de terres agricoles, de forêts et de montagnes. Pourtant, ce patrimoine est sous pression.

  • Près de 1 400 hectares de terres agricoles ont disparu de la Communauté d’agglomération du Grand Annecy entre 2000 et 2020 (Grand Annecy).
  • En 2022, la surface agricole utile (SAU) y représentait 9 % du territoire, bien en deçà de la moyenne régionale.
  • La spécialisation historique va vers l’élevage et la production laitière, avec 60 % des exploitations tournées vers la vache laitière ou la polyculture-élevage (source : Chambre d’agriculture de Haute-Savoie).
  • Les productions maraîchères et fruitières occupent seulement 8 % des surfaces agricoles de l’agglomération.

Cela signifie que même si l’on mange local, notre assiette resterait très largement composée de produits laitiers et de viande… à condition d’accepter de revoir nos habitudes alimentaires.

De combien de terres aurions-nous besoin… et pour quoi ?

Pour évaluer la part de nos besoins couverte localement, la notion d’empreinte alimentaire territoriale est clé. En 2016, l’ADEME estimait qu’il fallait en moyenne 2 050 m² par habitant et par an pour couvrir tout le régime alimentaire d’un Français, soit l’équivalent d’un terrain de handball (ADEME). Ce chiffre fluctue fortement selon le régime alimentaire : en mangeant beaucoup de viande, l’empreinte grimpe en flèche (jusqu’à 3 400 m²/an), alors qu’une alimentation majoritairement végétale requiert moins de surface (environ 1 300 m²/an).

Sur la rive ouest du lac et le bassin du Semnoz, on recense environ 40 000 habitants. Couvrir localement l’ensemble de leurs besoins alimentaires nécessiterait donc entre 5200 et 13 600 hectares… Or, il n’existe que environ 5 000 hectares de SAU pour tout le Grand Annecy (Grand Annecy).

Ce que cela implique :

  • Avec une SAU de 5 000 ha, on ne couvre que 9 à 10 % des besoins alimentaires totaux de la population, toutes productions confondues.
  • Ce taux bondit localement pour certains produits spécifiques. On atteint l’autonomie sur le lait, des fromages AOP (Reblochon, Tome des Bauges), une bonne partie de la viande bovine et porcine, mais le maraîchage et la production de fruits couvrent à peine 5 % de la demande réelle.

Les visages de la souveraineté alimentaire locale aujourd’hui

Dans les villages, hameaux, quartiers d’Annecy ou de Sevrier, la production locale ne se limite pas à l’agriculture professionnelle. Il existe une myriade d’acteurs et d’initiatives informelles – jardins familiaux, vergers partagés, potagers collectifs – qui jouent un rôle loin d’être négligeable.

  • Le potager collectif de Tresum à Annecy produit, sur 400 m², de quoi offrir légumes et aromatiques à une quarantaine de familles du quartier.
  • La Ferme des Ollières développe des paniers hebdomadaires de légumes, œufs, pain, qui alimentent environ 500 foyers.
  • Chaque semaine, les marchés locaux regroupent une vingtaine de producteurs installés à moins de 30 km.

Pourtant, selon le PAT (Projet Alimentaire Territorial) du Grand Annecy lancé en 2020, seulement 7 % des aliments consommés localement proviennent du territoire immédiat (source : Grand Annecy / AGRESTE).

Pourquoi ce chiffre reste-t-il si bas ?

  • Le manque de terres maraîchères et de diversification agricole.
  • Un accès difficile au foncier pour de jeunes agriculteurs ou porteurs de projet.
  • Des difficultés logistiques dans l’organisation des circuits courts (transport, stockage, mutualisation…).

Changer d’échelle : quelles pistes pour augmenter la part de l’alimentation locale ?

Plusieurs leviers permettent d’imaginer une progression réelle de la part des besoins couverts localement, à court, moyen ou long terme.

  1. Préserver et reconquérir les terres agricoles
    • Limiter l’artificialisation : Le projet de la ZAP (Zone Agricole Protégée) du Semnoz pourrait sauver 170 ha de terres précieuses de l’urbanisation (France Bleu).
    • Favoriser l’installation de jeunes agriculteurs grâce à des outils comme Terre de Liens ou les AMAP.
  2. Repenser nos régimes alimentaires
    • Diminuer la part des protéines animales serait l’option la plus efficace pour adapter la production locale à la demande. Les pouvoirs publics et certains restaurants scolaires l’ont déjà compris.
  3. Soutenir la diversification agricole
    • Favoriser le maraîchage, l’arboriculture, les légumineuses, qui permettent de dégager des volumes significatifs sur de petites surfaces.
    • Promouvoir des filières innovantes : micropousses, champignonnières urbaines (ex : projet “Champignons Urbains Annecy”).
  4. Mieux organiser la transformation et la distribution
    • L’absence d’abattoirs ou de conserveries à taille humaine limite les possibilités de circuit court.
    • L’exemple de la légumerie mobile du CHAL (Centre Hospitalier Annecy-Le-Vieux) montre la voie : mutualisation, logistique partagée, réseaux de paniers solidaires.

Quand l’alimentation locale devient une aventure collective

Il n’existe pas de “recette miracle” permettant d’atteindre l’autosuffisance alimentaire à l’échelle d’un territoire densément peuplé, sous pression foncière, touristique et urbaine. Pourtant, la dynamique est là, portée par une multitude d’acteurs : paysans, citoyens, villes, associations (SOLAAL, Les Incroyables Comestibles, PAT du Grand Annecy) qui inventent de nouveaux modèles.

L’autonomie alimentaire, même partielle, transforme notre rapport au territoire. Elle nous invite à faire société autrement : rencontrer ceux et celles qui nous nourrissent, célébrer la saisonnalité, accepter la diversité des produits, soutenir les solidarités et relocaliser le plaisir.

  • La cantine municipale de Poisy sert en 2023 46 % d’aliments locaux ou issus d’une agriculture de proximité, un record pour l’agglomération (source : Mairie de Poisy).
  • Le compostage partagé et les grainothèques favorisent un retour du “vivre jardin” dans les quartiers urbains.
  • Des ateliers cuisine, des foires de la biodiversité, des cueillettes collectives : autant d’instants où l’alimentation devient bien plus qu’un acte de consommation.

Pour aller plus loin : quelle part de demain ?

Atteindre l’autonomie alimentaire totale autour du Semnoz n’est ni réaliste ni souhaitable, tant la diversité de notre alimentation dépend d’échanges à différentes échelles. Toutefois, faire grimper la part de l’alimentation locale de 7 % à 20, 30 ou même 40 % est possible en réunissant plusieurs leviers : préservation du foncier, consommation plus sobre et diversifiée, organisation de la mutualisation et solidarité entre acteurs.

Finalement, augmenter la part de l’alimentation produite localement ne relève pas seulement d’un calcul technique mais bien d’un projet de territoire, profond et joyeux, ancré dans le vivant. C’est aussi retrouver la saveur des liens qui nous relient — aux saisons, aux lieux, et à celles et ceux qui cultivent ces petites parcelles d’autonomie dont nous avons tant besoin.

Pour aller plus loin

En savoir plus à ce sujet :